Jean-Jacques Régibier
A LIRE ABSOLUMENT ... NASRIN PARVAZ ... Rescapée des tortures infligées à la prison d’Evin, elle prévient que bombarder l’Iran et tuer des civils ne rendra pas justice ... Rien ne justifie que des innocents meurent ... Seuls les Iraniens peuvent façonner leur avenir ...
Nasrin Parvaz a publié, le 5 mars 2026, dans "The New Arab, la tribune suivante : "J’AI ETE TORTUREE PAR LE REGIME DE KHOMEYNI ... [MAIS JE CONSIDERE QUE] CETTE GUERRE EST TOUJOURS INJUSTE.
https://www.facebook.com/story.php?story_fbid=2158419741585388&id=100022521482002&rdid=UupUdpLMull1fnN-- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Depuis l’annonce, le 28 février, du bombardement d’une école primaire de filles à Minab lors des frappes militaires américano-israéliennes en Iran, l’incident a été peu relayé par les médias occidentaux. Pourtant, des sources locales ont fait état de nombreux enfants parmi les morts et les blessés, principalement des écoliers. Quelques jours plus tard, des frappes ont également été signalées près d’établissements médicaux à Téhéran.
Pour les Iraniens, ces incidents s’inscrivent dans un sentiment croissant selon lequel la vie civile elle-même est devenue une cible.
Parallèlement, l’Iran traverse l’une des périodes les plus instables politiquement de son histoire moderne. La mort d’Ali Khamenei a suscité des réactions contrastées. Il peut paraître étrange aux yeux des étrangers de voir des Iraniens danser sous les bombes après l’annonce de son décès, mais je le comprends. Khamenei a présidé un système fondé sur l’emprisonnement, la torture, les exécutions et la répression de toute dissidence.
Pour beaucoup d’entre nous, moi y compris, il était essentiel que Khamenei et ses sbires soient traduits en justice, jugés pour des décennies de crimes, de répression et de meurtres. Je n’ai jamais souhaité les voir tués par des forces étrangères, mais confrontés aux familles de ceux qu’il avait contribué à anéantir.
La mort de Khamenei n’efface pas les crimes du système qu’il a dirigé. Cette structure doit être démantelée et les responsables doivent être traduits en justice dans le cadre de procès équitables.
Pour les survivants, il ne s’agit pas d’un symbole. La justice est le moyen de recouvrer notre dignité et notre capacité d’agir. Lorsque le changement s’impose par la force, au lieu de la volonté populaire, cela revient à dire que nous n’avons jamais été capables de façonner notre propre avenir.
Rien de tout cela ne saurait justifier des attaques militaires étrangères qui tuent des innocents. La mort d’un seul homme ne légitime ni le bombardement d’un pays, ni la destruction d’infrastructures, ni le meurtre d’enfants. La justice ne peut être rendue par des missiles.
L’Iran devrait être gouverné par la volonté collective de son peuple, et non par la force, ni par une figure choisie ou imposée par les États-Unis ou Israël. La véritable justice ne saurait être déléguée à des puissances étrangères.
Ayant survécu à une arrestation, un emprisonnement et des tortures en Iran, une nouvelle est particulièrement terrifiante. Selon certaines informations, les autorités iraniennes transfèrent des prisonniers politiques de la prison d’Evin . Pour d’anciens détenus comme moi, c’est un signal d’alarme sans équivoque.
L’histoire nous enseigne ce qui peut se produire ensuite. Au début de la guerre Iran-Irak en 1980, des prisonniers étaient exécutés en secret. En 1988, après la fin de ce conflit, plus de 5 000 prisonniers politiques furent exécutés en masse lors de procédures sommaires. Nombre d’entre eux furent enterrés dans des fosses communes. La vérité ne fut jamais révélée à leurs familles.
Je crains qu’une fois de plus, les prisonniers ne risquent de devenir des victimes invisibles de la guerre – des personnes que l’on peut tuer sans témoins, sans que personne n’ait à rendre de comptes, tandis que le monde détourne le regard.
Les gouvernements occidentaux affirment souvent que l’intervention militaire apporte la liberté. Au Moyen-Orient, on sait que c’est faux. Nous avons vu les ravages de la guerre en Irak et en Afghanistan. Nous savons que les régimes autoritaires instrumentalisent la guerre pour réprimer les populations et que les puissances étrangères s’intéressent rarement à l’autodétermination.
L’Iran n’a pas besoin d’un dirigeant choisi par Washington ou Tel-Aviv. Il n’a pas besoin de dictateurs en exil ni de factions armées imposées comme « alternatives ». Il a besoin d’un avenir politique façonné par son peuple, sans menaces de bombes ni prisons surpeuplées.
En Iran, la population vit depuis des années sous la menace psychologique constante de la guerre. L’année dernière, elle en a fait l’expérience directe ; aujourd’hui, des civils sont tués sans avoir leur mot à dire.
L’accès à Internet en Iran est de nouveau fortement restreint, plongeant les familles, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, dans une situation désespérée, cherchant à contacter leurs proches. Elles sont en quête de nouvelles : qui est en vie, qui a été arrêté, qui a disparu ? Cette peur est exacerbée par le souvenir des atrocités passées, comme la répression violente, il y a quarante jours, des manifestations qui auraient fait des dizaines de milliers de morts, simplement parce que les manifestants réclamaient du pain et la liberté.
La vie semble suspendue, et l’incertitude plane sur chaque foyer.
Cette guerre doit cesser. Si le peuple iranien a peu de moyens d’y mettre fin, les citoyens de pays comme le Royaume-Uni en ont. Ces guerres sont menées en votre nom, avec l’argent de vos impôts, par des gouvernements qui prétendent vous représenter. Manifester compte. Faire pression compte. Le silence vaut consentement.
Cette guerre illégale ne menace pas seulement les soldats en première ligne au Moyen-Orient. Chaque acte d’agression déstabilise la région, alimente les cycles de violence et compromet la sécurité de tous. Mettre fin à cette guerre, c’est protéger des vies partout, et pas seulement en Iran.
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Nasrin Parvaz est une militante et auteure. Parmi ses ouvrages figurent « One Woman’s Struggle in Iran, A Prison Memoir » (lauréat du prix dans la catégorie « Questions féminines » des International Book Awards 2019) et « The Secret Letters from X to A » (Victorina Press, 2018). Nasrin a également collaboré avec The Guardian, The Morning Star, LBC et le magazine Huck, entre autres.
