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Kurdes. Fayik Yagizay : « C’est maintenant que nous sommes les plus puissants »

vendredi 1er septembre 2017

Un article qui permet de réfléchir !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR JEAN-JACQUES RÉGIBIER

MARDI, 29 AOÛT, 2017 - HUMANITE.FR

Au moment où se profilent les questions d’après-guerre, le représentant du HDP (Parti démocratique des peuples) auprès des Institutions européennes, Fayik Yagizay, explique ce qui est en train de changer au Moyen-Orient, quels sont les enjeux géostratégiques des pays engagés dans le conflit, et quelle est la stratégie des Kurdes.

Entretien.

Qu’est-ce qui a changé depuis le début de l’été dans la situation au Moyen-Orient, et en Turquie pour les Kurdes ?

Fayik Yagizay. D’abord la répression en Turquie contre le mouvement démocratique et les Kurdes continue et s’accroît, ainsi que les menaces contre Kobané (1). Erdogan fait les mêmes menaces contre le Kurdistan irakien qui organise un referendum le 25 septembre. Il pense que ce referendum ainsi que la demande de statut pour le Rojava par les Kurdes (2), sont un danger pour la Turquie.

C’est ce qui guide sa stratégie à l’heure actuelle, et c’est pourquoi Erdogan a changé sa politique dans la région.

D’abord, il soutenait les groupes opposants au régime syrien, mais actuellement il essaie de trouver une entente politique et diplomatique avec l’Iran, et avec la Syrie de Bachar al- Assad, et aussi avec les Russes.

A la base de ce changement, il y a la crainte que les Kurdes soient un peu plus autonomes dans cette région.

Il doit donc laisser tomber le projet qu’il avait avant pour la Syrie, quand il soutenait les Frères musulmans pour qu’ils remplacent Bachar al-Assad.

Il essaie également de faire pression sur les Américains pour que la coalition s’oppose aux velléités des Kurdes.

Mais entre-temps, les Américains et les Occidentaux ont très bien vu que c’étaient les Kurdes qui combattaient Daesh de la manière la plus conséquente et la plus efficace, que c’étaient aussi eux qui offraient l’alternative politique la plus sérieuse et qu’il fallait les soutenir. Notamment parce que les Kurdes ont mis en place un système de gestion des territoires qui accepte toutes les minorités, avec un système démocratique, des élections, l’égalité hommes-femmes, etc…

Erdogan a engagé des pourparlers avec l’Iran. Qu’est-ce qu’il en attend ?

F.Y. Historiquement, il y a toujours eu une concurrence entre La Turquie et l’Iran pour être le leader de l’islam dans la région.

Mais quand on passe à la question kurde, ils arrivent à se mettre d’accord malgré leurs désaccords sur d’autres points.
En fait, Erdogan veut entraîner l’Iran dans une action contre le PKK.
Mais les Kurdes ont trouvé un compromis avec le régime syrien sur le Rojava.

A terme cependant, quand la guerre contre Daesh sera terminée, l’Iran peut jouer un rôle pour casser ce compromis puisqu’elle a une influence sur le régime d’Assad qu’elle soutient. C’est en tous les cas le calcul d’Erdogan.

Qu’en est-il aujourd’hui de l’attitude des Etats-Unis, aussi bien envers les Kurdes, à qui ils fournissent des armes, que vis-à-vis de la Turquie, dont ils sont les alliés ?

F.Y. Les Américains continuent à fournir des armes aux Kurdes, ce qui provoque la colère d’ Erdogan. La tension est toujours la même aujourd’hui. Ce qu’espéraient les Etats-Unis, c’est qu’ils allaient trouver des alternatives aux Kurdes pour combattre Daesh dans la région. Mais les groupes qui existaient ont soit rejoint Daesh, soit ils se sont dispersés. Donc aujourd’hui, ceux qui mènent le combat contre Daesh, c’est l’armée syrienne et les Kurdes.

Et la Russie ?

F.Y. La Russie voudrait récupérer la Turquie dans sa zone d’influence, et donc la détacher des Etats-Unis et de l’OTAN.
Pour cela, il faut qu’elle donne des gages à la Turquie, mais la Russie voudrait aussi se servir de la Turquie pour écraser les opposants contre Bachar al-Assad en Syrie.
D’autre part, la Turquie a tout intérêt à montrer son rapprochement avec la Russie, histoire de maintenir une menace sur les Européens et les Etats-Unis, dont elle estime, sur plusieurs points (l’armement des Kurdes par les Etats-Unis, la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme en Turquie par l’Union européenne) que leur politique ne lui est pas favorable.

C’est pour cela que la Russie accepte que la Turquie entre un peu en Syrie, tout en maintenant son soutien au régime de Bachar al-Assad.
Aujourd’hui, c’est la Turquie elle-même qui veut normaliser directement ses rapports avec le régime syrien.

En ce qui concerne les Kurdes, il faut signaler que l’administration du Rojava a ouvert un bureau à Moscou et que le dialogue continue entre Kurdes et Russes. Il y a aussi une base militaire russe à Efrin (une ville située à l’ouest du Rojava, qui est la cible de l’armée turque, ndlr)

La Russie a plutôt une politique d’équilibre entre la Turquie qu’elle veut détacher des Occidentaux et qu’elle veut utiliser contre les opposants à Bachar el- Assad, et les Kurdes, parce qu’ils commencent à avoir un pouvoir important dans la région.

Moscou calcule qu’à l’avenir, ce pouvoir va se renforcer, et que c’est donc important d’avoir des relations avec les Kurdes.

L’autre intérêt, c’est que les Russes ne veulent pas non plus voir les Kurdes tomber du côté des Américains, et qu’ils entendent bien jouer un rôle d’acteur dans les relations entre les Kurdes et le régime syrien, puisque le Rojava est en territoire syrien.

Actuellement, la Russie ne menace pas les Kurdes, mais on est dans un calcul politique, on ne sait pas ce qui peut se passer, d’autant que les Etats-Unis peuvent eux aussi encore changer d’attitude et se mettre d’accord avec Erdogan contre les Kurdes.

Donc nous, on compte surtout sur notre pouvoir. On a confiance dans notre système qui inclut toutes les minorités religieuses et ethniques (Arabes, Syriaques, Assyriens et autres minorités.) C’est un système qui marche sur place, actuellement.

Est-ce que les Kurdes se sentent soutenus par l’Europe ?

F.Y. Il y a eu un changement dans l’attitude des Européens suite à la résistance du Rojava contre Daesh, mais ce n’est pas suffisant.
On ne peut pas dire qu’ils soutiennent les Kurdes à 100%, ni de manière efficace.

Or il faut tout de même rappeler que les Kurdes ne combattent pas seulement pour eux, ils se battent pour tout le monde, et spécialement pour l’Europe.

Or le soutien militaire de l’Europe aux Kurdes n’existe pas.
Et politiquement, le soutien n’est pas suffisant non plus.

Encore une fois, au Rojava, le système mis en place par le Kurdes est fondé sur la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes et l’écologie, mais malheureusement les Européens ne soutiennent pas ce système. Juste un exemple. Il y a eu cette année des réunions sur la Syrie à Genève, et les Kurdes n’y ont jamais été invités alors que des opposants qui n’ont aucune implantation dans la région et qui ne combattent pas Daesh y sont invités.

Comment peut-on espérer avancer dans ces conditions-là ?
Vous l’avez dit, un referendum a lieu le 25 septembre dans le Kurdistan irakien.Quels en sont les enjeux et qu’en pensez-vous ?

F.Y. Il faut voir qu’aujourd’hui, c’est le chaos au Moyen-Orient, et que les Kurdes ont résisté, se sont battu et ont eu des morts. Ils ont payé un prix lourd pour sortir cette région du chaos.

Donc les Kurdes ont le droit de défendre leur indépendance.
Aucun Kurde ne peut être contre ce referendum.

Mais on peut en critiquer certains points.

Depuis 4 ans par exemple, Massoud Barzani (le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien et chef du Parti démocratique du Kurdistan, ndlr) reste le président sans avoir été réélu. Depuis 2 ans, le Parlement est fermé. Donc pour nous, ce serait bien de résoudre d’abord ces problèmes là avant de faire un referendum. On ne sait pas non plus comment va réagir le gouvernement irakien, mais on sait déjà que la Turquie, l’Iran et les Etats-Unis trouvent que ce n’est pas le bon moment pour faire ce referendum.

D’autre part, les Kurdes ne sont pas non plus vraiment unis entre eux, il vaudrait mieux qu’il y ait d’abord une conférence de tous les Kurdes.

Donc on se demande si c’est très intelligent de faire un referendum dans un contexte aussi confus.

Quel est aujourd’hui l’objectif du HDP, au moment où la guerre sur le terrain contre Daesh est en train d’être gagnée ?

F.Y. En fait, notre but c’est d’instaurer un système où toutes les minorités puissent vivre ensemble,
il n’y a pas besoin d’un changement de frontières pour cela.
Mais les Kurdes ont besoin d’un statut dans chaque pays (Syrie, Irak, Iran, Turquie) et pour nous le système le plus faisable, c’est la fédération. Autonomie, démocratie et liberté.
Bien sûr, on ne peut l’obtenir que dans le cadre d’un dialogue avec les Etats concernés.

Les Kurdes sont aujourd’hui dans la position de résistance la plus forte qu’ils aient connue au cours de leur histoire. C’est maintenant que nous sommes les plus puissants. Depuis très longtemps, les Kurdes ne sont pas reconnus par les Etats, mais aujourd’hui, ce sont eux les acteurs de leur destin.

Au Moyen-Orient, chaque état traitait la question kurde à sa manière, avec des statuts différents, mais tout cela a été détruit par les guerres.

Les Kurdes ont également gagné la sympathie du monde grâce à leur combat contre Daesh.

On nous accuse parfois d’être liés aux grands impérialismes, comme les Américains et les Russes, mais il n’y a pas de relation interactive entre eux et nous.

Nous avons acquis notre force grâce à nos combats dans notre région.
Ce sont les Américains et les Russes qui ont été obligés de le reconnaître.
On sait très bien que les Américains nous soutiennent parce que ça leur est utile. Mais on ne suit pas leur agenda, on suit le nôtre. S’ ils veulent nous suivre, ils sont les bienvenus. »

(1) Située à la frontière avec la Turquie au nord d’Alep, la ville de Kobané, en ruine, a été reprise à l’Etat islamique par les combattants kurdes en janvier 2015

(2) Le Rojava, ou Kurdistan syrien, est une région du nord de la Syrie où les Kurdes ont installé une administration autonome fondée sur des règles démocratiques, la laïcité, la reconnaissance de toutes les religions et minorités, et l’égalité hommes-femmes.
Jean-Jacques Régibier

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