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Le MRAP partie civile aux côtés de Danièle OBONO face à "Valeurs actuelles"

vendredi 25 juin 2021

Article de Médiapart du 24 juin 2021 | par Camille Polloni

Danièle Obono face à « Valeurs actuelles » : « Je ne cherche pas des excuses, j’attends la justice »

https://www.mediapart.fr/journal/france/240621/daniele-obono-face-valeurs-actuelles-je-ne-cherche-pas-des-excuses-j-attends-la-justice?onglet=full

En août 2020, l’hebdomadaire d’extrême droite avait représenté la députée de La France insoumise Danièle Obono en esclave, dans un texte bourré de clichés sur les Noirs. Son procès pour « injure à caractère raciste » s’est tenu mercredi à Paris.
Téléportée au XVIIIe siècle, « Obono l’Africaine » est enchaînée par le cou. Le 27 août 2020, pour les besoins de son « roman de l’été », Valeurs actuelles met en scène la députée LFI de Paris réduite en esclavage par des Arabes : vendue (non sans peine), elle va chercher de l’eau à la rivière pour se doucher, défèque dans une fosse parmi les cafards, craint d’être violée par ses ravisseurs - sa vieillesse et son physique l’en préservent - et ne doit son salut qu’à un missionnaire français. Le texte et ses illustrations ont déclenché une telle levée de boucliers que l’hebdomadaire d’extrême droite a préféré présenter ses excuses.

Mercredi 23 juin, Valeurs actuelles devait répondre d’injure publique à caractère raciste devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, présidée par Delphine Chauchis. De cette « politique-fiction »-fleuve, le parquet a retenu une quinzaine d’extraits passibles de poursuites. Valeurs actuelles défend une « satire politique » qui viserait en réalité à dénoncer l’esclavage tout en pointant des contradictions dans le discours de Danièle Obono. Entourée de parlementaires LFI et de sympathisants, celle-ci s’est assise au premier rang.

À la barre, le pseudonyme collectif « Harpalus » se dissipe au profit d’un homme à lunettes de 57 ans. Depuis 1999, Laurent Julien alias Laurent Dandrieu officie comme journaliste à Valeurs actuelles, dont il est devenu le rédacteur en chef « culture » en 2016. À l’été 2020, il contribue à cette série d’été en sept épisodes, où des personnalités voyagent dans le temps. Nicolas Hulot se retrouve à la cour de Charlemagne, Philippe Le Bel remplace Éric Dupond-Moretti, Éric Zemmour participe à Waterloo. Et sous sa plume, Danièle Obono « expérimente la responsabilité des Africains dans les horreurs de l’esclavage », à demi nue, vêtue d’un cache-sexe.
« Ce n’est pas pour sa couleur de peau que Mme Obono a été choisie », soutient Laurent Julien, auteur de cet article : si ses origines « rendaient cette histoire romanesquement possible », la députée française née au Gabon incarne pour la rédaction de Valeurs actuelles « l’idéologie racialiste et indigéniste » qui « instrumentalise le thème de l’esclavage dans un objectif de culpabilisation du monde occidental » en « minorant la traite intra-africaine ». « Tout à fait idoine », donc.
Si onze heures d’audience n’ont pas permis de retrouver la moindre déclaration de Danièle Obono en ce sens, cet épisode visait donc, « par le biais de la fiction », à « pointer certaines contradictions » dans son discours. Pour défendre son récit à la fois « satirique » et « compassionnel », Laurent Julien invoque sa foi chrétienne. Il dit s’être inspiré de la vie de Joséphine Bakhita, restant « très attentif à ce que ce personnage ne perde jamais sa dignité ». « Il n’y a aucun caractère injurieux, outrageant ou raciste dans ce texte. Je n’imaginais pas qu’elle puisse réagir de cette façon. »

Rassemblement de soutien à Danièle Obono devant le palais de justice de Paris, mercredi ©️ Noémie Coissac / Hans Lucas via AFP

À ses côtés, Geoffroy Lejeune, 32 ans, est également poursuivi pour « complicité d’injure raciste ». Le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, qui a validé l’article et réfléchi à sa mise en scène avec l’auteur, vient « défendre l’honneur d’une rédaction très injustement attaquée ». Un « journal contre l’air du temps », au « conservatisme » assumé, victime d’un « procès d’intention ».

Combatif et plein d’aplomb, Geoffroy Lejeune revient sur le choix de Danièle Obono, « pas très connue » mais symbole d’une certaine « violence militante à laquelle on s’oppose ». « Danièle Obono n’est qu’un petit personnage de cette mouvance mais c’en est un quand même. » Comparée à Omar Sy ou Lilian Thuram, autres cibles envisagées pour cette fiction, elle présentait l’avantage de sa « légitimité institutionnelle ». Il maintient qu’il s’agissait de « dénoncer l’esclavage » sous tous ses aspects et dément toute intention de nuire. « Je combats ses idées politiques, mais je ne lui veux aucun mal et je ne veux pas lui faire de peine. Je veux juste qu’elle n’arrive pas au pouvoir. »

Après la sortie de cet article, Valeurs actuelles dit avoir dû affronter des manifestations d’animosité et renforcer la sécurité de ses locaux. Erik Monjalous, le directeur de la publication et troisième prévenu, évoque « des menaces et un impact sur les revenus publicitaires » du magazine, diffusé à environ 100 000 exemplaires.
En guise de caution morale, l’hebdomadaire a sorti un drôle d’atout de sa manche : Philippe Val. À 68 ans, l’ancien directeur de Charlie Hebdo (jusqu’en 2009) qui occupe aujourd’hui une place marginale dans le débat public, a accepté de témoigner en faveur de Valeurs actuelles dont il n’est « nullement proche ». Ils partagent pourtant une certaine focalisation sur « les indigénistes », « la racialisation » de la vie politique et la traite arabe, « sujet tabou dans les milieux d’extrême gauche ».

Malgré la condamnation du magazine pour « provocation à la discrimination » contre les Roms, Philippe Val n’a « jamais lu d’articles qui relèvent du racisme ou du mépris de l’autre en raison de l’origine » dans Valeurs actuelles. Il est donc venu défendre « la liberté de la presse et la liberté d’expression » contre « un procès politique » intenté par ses détracteurs. Le procureur adjoint, Yves Badorc, rappelle que les poursuites ont été lancées à l’initiative du parquet, la plainte de Danièle Obono n’intervenant que dans un deuxième temps. « Mais le ministère public est sensible à l’air du temps », lui reproche Philippe Val.

L’ancienne figure de Charlie Hebdo se retrouve, dans ce procès, aux côtés de Valeurs actuelles contre six organisations qui se sont portées parties civiles en soutien à Danièle Obono : La France insoumise, SOS Racisme, le Mrap, la Ligue des droits de l’homme, l’association Mémoires et Partages et la Maison des potes.

L’ancien footballeur Lilian Thuram, qui préside aujourd’hui une fondation à l’éducation contre le racisme et a lui-même fait l’objet d’une « une » de Valeurs actuelles sur « le racisme anti-Blancs », témoigne pour la partie civile. La publication fait écho à sa propre expérience du racisme, souvent lié à l’histoire de l’esclavage. Il se rappelle avoir été particulièrement choqué lorsqu’un supporter est venu lui dire : « On aurait jamais dû vous enlever le boulet des pieds. »
« Lorsque vous subissez le racisme, on vous présente comme illégitime et on vous dit que vous avez de la chance d’être ici. On prend Mme Obono et on la renvoie en Afrique. Pourquoi ? Pour qu’elle puisse voir comment est vraiment l’Afrique et qu’elle soit contente de revenir en France. »
Lilian Thuram revient longuement sur « les préjugés racistes » sur les Noirs qui jalonnent l’article. « Figée dans une position d’infériorité », Danièle Obono est représentée comme « sale, forte physiquement, pas attirante, moche ».
« Elle pense que les Blancs sont des méchants, à la base des problèmes du monde noir. Le seul personnage blanc qui intervient est fantastique, il propose de prendre la place de l’esclave Obono, la rachète, la libère et la ramène en France. Si l’on finit par accepter le discours qu’il y a dans ce texte, on normalise une certaine injustice. »

À sa suite, l’écrivaine Anne-Marie Garat replace la « fiction » de Valeurs actuelles dans son imaginaire d’extrême droite, friand de « distorsions qui confinent au révisionnisme ». À l’appui de leur discours se voulant érudit, les prévenus ont cité les travaux d’Olivier Pétré-Grenouilleau et Tidiane N’Diaye. Anne-Marie Garat réfute l’usage qu’ils en font.
« C’est un argument spécieux que de minimiser la traite atlantique en invoquant celle des Arabes. Ils ne remontent jamais jusqu’à l’esclavage des Romains, des Huns ou des Aztèques. L’écrit est prémédité, et ils s’y sont mis à plusieurs pour élaborer ce torchon qui drague tous les poncifs les plus éculés de la pensée raciste. »
Dans ce texte qui vise « la personne noire et la femme », Danièle Obono est transformée en « femme marchandise, objet de prédation et propriété du mâle, à la disposition de tous les autres personnages ». « Lascive et paresseuse », elle se retrouve « vouée aux tâches domestiques par pure servilité ».
« Où est l’invention ? Où est la création dans ce texte-là ? Il ne fait que tisser, de manière laborieuse, les lieux communs qui jalonnent toute la production antisémite et raciste. »

Après plus de cinq heures d’audience, Danièle Obono vient elle-même raconter comment elle a vécu cette « humiliation » qui l’a conduite à porter plainte.
« Je ne pense pas que le débat politique se place au niveau des tribunaux. Je suis là parce que je crois qu’il ne s’agit pas d’un débat politique. Je suis là pour demander justice pour la violence sexiste et raciste commise à mon encontre, pour ma mère qui n’a pas mis au monde une esclave, mais une femme qui est devenue députée de la République française. C’est aussi une insulte à sa mémoire de m’avoir représentée de la sorte. »
La députée accuse Valeurs actuelles de l’avoir mise « plus bas que terre » tout en falsifiant ses engagements politiques, alors que sa seule prise de position publique sur l’esclavage a consisté à soutenir Biram Dah Abeid, « une figure anti-esclavagiste en Mauritanie ».
« Ce n’est pas en vertu de mes idées qu’ils m’attaquent, mais de là où je suis née, la couleur de la peau et ce à quoi ils voudraient me ramener. Je me suis rendu compte de la place que j’occupe, peut-être parce qu’il y a très peu de femmes noires en politique. Je ne cherche pas des excuses, j’attends la justice. »

Son avocat Xavier Sauvignet estime que Valeurs actuelles « fait commerce d’une forme de racisme et flatte les bas instincts de ses lecteurs pour vendre du papier ». Il demande 75 000 euros de dommages et intérêts, « pour que ce commerce ne soit plus profitable ».

À sa suite, les associations réclament 10 000 euros de dommages et intérêts chacune et une publication judiciaire. « Valeurs actuelles a ses cibles, ses marottes, sur lesquelles elle aime bien répéter ses coups, lance Ivan Térel pour SOS Racisme. Après Christiane Taubira, il fallait trouver une nouvelle figure. Pour faire la leçon à Danièle Obono, on la présente en train de déféquer entourée de cafards, sur “son” continent africain. Ce qui n’est pas dit : “Ça lui apprendra.”

Pour le Mrap, Kaltoum Gachi enchaîne. « Danièle Obono est attaquée sur toutes les facettes de sa personnalité : son intelligence, ses compétences, ses émotions, son apparence physique. Quel est le but, si ce n’est dénigrer ? »

« Ce texte est une expulsion, reprend Raquel Garrido, pour La France insoumise. Il dénie à Danièle Obono son appartenance à la nation française. » « En face de nous on a trois hommes blancs, sûrs d’eux, polis, distingués », complète William Bourdon, pour Mémoires et Partages, raillant « la petite douceur fluette de Geoffroy Lejeune ».
« “On a blessé, on a souillé, on a sali à notre insu.” Quelle blague ! Et quelle offense à votre tribunal. Votre décision va marquer une démarcation forte, pédagogique. Cet article contribue à décomplexer les propos et les actes racistes. »

Pour le procureur, « les intentions réelles de Valeurs actuelles sont loin d’être celles qui ont été affichées à l’audience ». Yves Badorc demande aux juges d’écarter les arguments du magazine, qui a proféré « des injures racistes travesties sous l’apparence de la création ». Il requiert 1 500 euros d’amende pour chacun des trois prévenus.

Il est minuit passé quand l’avocat de l’hebdomadaire, Basile Ader, se lève. Il tente une dernière fois de justifier cette « œuvre hybride » destinée à « provoquer chez le lecteur une forme de réflexion ». Cette « fable », faisant « référence à des combats menés par Mme Obono », procède à la fois « de la fiction et de la satire politique », sans « caractère injurieux » ni raciste. « Les gens n’aiment plus la contradiction », regrette l’avocat.

Le tribunal doit rendre sa décision le 29 septembre.