Monsieur le Président de la République,
Je me permets de vous écrire avec respect et gravité au sujet de la situation au Nord-Est de la Syrie, où la dégradation rapide de la sécurité fait craindre des violences de masse et une remise en cause durable de l’équilibre communautaire construit au prix de sacrifices considérables. Les populations civiles – Kurdes, Arabes, Assyriens, Yézidis et autres minorités – se trouvent aujourd’hui sous une menace existentielle.
Au-delà des logiques militaires, de nombreux observateurs sur le terrain décrivent une dynamique de guerre dont l’effet recherché, ou du moins l’effet prévisible et accepté, serait l’écrasement des Kurdes en tant que force politique et sociale, l’affaiblissement des structures civiles locales, et la destruction de la cohésion intercommunautaire patiemment construite au Nord de la Syrie. Cette cohésion, fragile mais réelle, a permis de préserver des espaces de coexistence dans une région ravagée par la guerre, la polarisation confessionnelle et l’extrémisme. Sa disparition ouvrirait la voie à une homogénéisation de facto, fondée sur la peur, l’exil forcé et le remplacement progressif des équilibres démographiques et institutionnels.
Dans ce contexte, il est difficile d’ignorer l’inquiétude des populations locales : elles redoutent non seulement la violence immédiate, mais aussi une transformation durable du tissu social, au profit d’une gouvernance idéologique où les milices radicalisées et les forces à référentiel islamiste imposeraient leurs normes par la contrainte. Une telle trajectoire reviendrait à éradiquer ce qui, au Nord-Est syrien, a constitué l’une des rares alternatives à l’obscurantisme : une tentative de gouvernance pluraliste, une participation accrue des femmes à la vie publique, une coopération entre communautés, et un effort pour maintenir l’éducation, la santé et une administration civile malgré la guerre.
Je souhaite rappeler, avec force, le rôle crucial joué par les forces kurdes et leurs partenaires dans la lutte contre l’État islamique. Leur résistance – y compris l’engagement emblématique des femmes kurdes – a été un rempart déterminant face au djihadisme. La France a été à leurs côtés dans ce combat, au sein de la coalition internationale, parce que notre sécurité nationale se jouait aussi sur ce front. Protéger aujourd’hui ces populations, ce n’est pas seulement un impératif moral : c’est préserver l’héritage de la lutte contre Daech et empêcher une résurgence qui aurait des conséquences directes pour l’Europe.
Or, si les forces kurdes venaient à être durablement écrasées, ce ne serait pas uniquement une défaite militaire : ce serait l’élimination des principaux acteurs locaux qui portent, dans cette région, des valeurs compatibles avec celles que la France défend et promeut : refus de l’extrémisme, pluralisme, coexistence des minorités, participation des femmes, protection relative des libertés civiles, et volonté de construire des institutions locales plutôt que de gouverner par la terreur. Il est rare, dans un environnement aussi dévasté, de voir émerger des forces capables de résister au djihadisme tout en soutenant un projet de société moins confessionnel et moins autoritaire. Les affaiblir ou les laisser disparaître reviendrait à laisser le champ libre aux logiques les plus radicales.
Je me permets également de souligner un point qui appelle, selon moi, une vigilance diplomatique accrue : l’instrumentalisation, directe ou indirecte, de groupes armés à référentiel islamiste dans certaines configurations régionales. Quelle que soit la complexité des alliances de circonstance, toute tolérance envers des forces idéologisées, impliquées dans des exactions ou dans des politiques d’intimidation des minorités, compromet la stabilisation et alimente l’extrémisme. La sécurité légitime d’un État ne saurait justifier une stratégie qui aboutit, de fait, à punir des populations civiles et à remodeler par la violence l’équilibre d’une région.
Dans ce cadre, je vous demande respectueusement d’envisager un engagement renforcé et cohérent de la France, articulé autour de priorités claires :
1. Prévenir toute violence de masse et protéger les civils : initiative diplomatique française et européenne pour empêcher toute opération mettant directement en danger les populations ; protection des infrastructures vitales et accès humanitaire effectif.
2. Réaffirmer une ligne de fermeté contre les milices radicalisées et l’homogénéisation idéologique : exiger des garanties vérifiables sur la composition, la discipline et les chaînes de commandement des forces non régulières ; soutenir les mécanismes de documentation et de redevabilité en cas d’exactions et de déplacements forcés.
3. Renforcer l’aide humanitaire et la stabilisation civile : santé, éducation, aide aux déplacés, continuité des services publics, soutien aux collectivités locales et aux initiatives favorisant la coexistence.
4. Protéger l’héritage de la lutte contre Daech : sécuriser les dispositifs qui contiennent encore la menace djihadiste, prévenir toute désorganisation des structures locales et toute résurgence terroriste.
5. Porter une perspective politique inclusive : promouvoir une solution syrienne garantissant la représentation et la sécurité des populations du Nord-Est, et reconnaissant leur rôle dans la stabilisation régionale.
Monsieur le Président, la France a l’occasion, à un moment critique, de tenir une ligne à la fois lucide et fidèle : lucide quant aux risques de résurgence djihadiste et de déstabilisation régionale ; fidèle à ses principes, à son engagement passé et à ceux qui ont combattu en première ligne contre l’obscurantisme. Un signal politique clair, accompagné d’une action diplomatique et humanitaire renforcée, peut contribuer à empêcher l’irréparable : l’écrasement d’une population, la destruction d’un pluralisme rare, et la victoire d’une homogénéisation idéologique par la violence.
Je vous remercie de l’attention que vous porterez à cet appel et vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
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