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Turquie : Selahattin Demirtaş, en campagne contre Erdogan depuis sa prison

lundi 11 juin 2018

Selahattin Demirtaş est né en Turquie en 1973 dans une famille modeste. Sensibilisé à la cause kurde, il s’active sur la scène politique depuis 2007. Entre 2014 et 2018, il a été coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP). Depuis novembre 2016, suite aux vastes purges lancées par le président Erdogan, il est incarcéré, accusé de soutenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation considérée comme terroriste. Il est aussi accusé d’insulte au président Erdogan, et risque jusqu’à 142 années de prison.


Arte.tv | Mayalen de Castelbajac mis à jour le Mercredi 6 juin 2018 à 16h17

C’est depuis sa cellule que le candidat du HDP à l’élection présidentielle fait campagne. Selahattin Demirtaş, emprisonné depuis 19 mois dans la prison d’Edirne au Nord d’Istanbul, a été choisi par son parti, progressiste et pro-kurde, pour défier Recep Tayyip Erdogan lors du scrutin du 24 juin prochain. Et d’ici là, il ne compte pas se laisser museler, même s’il est évidemment difficile à joindre. Notre correspondante, Mayalen de Castelbajac, a réussi -c’est exceptionnel- à entrer en contact avec lui.


Vous êtes incarcéré depuis 19 mois maintenant, comment allez-vous ? Quelles sont vos conditions de détentions ?
Selahattin Demirtaş : Les conditions de détention dans les prisons turques n’ont jamais été bonnes, et l’état d’urgence n’a fait qu’empirer cette situation. L’architecture et la gestion des prisons de type F, comme celle dans laquelle je me trouve, vous conduit de fait à l’isolement. Je partage ma cellule avec mon ami député Abdhullah Zeydan. Nous sommes donc deux dans la cellule. Cela fait un an-et-demi que je suis enfermé, et durant tout ce temps je n’ai jamais vu aucun autre détenu, fut-ce de loin. Mais je m’estime néanmoins chanceux, la situation des autres détenus étant bien pire que la mienne. J’ai des échos de graves violations de leurs droits.

Comment votre participation en tant que candidat à la présidentielle a-t-elle été décidée ?
Selahattin Demirtaş : J’avais déjà été le candidat de mon parti lors des présidentielles de 2014. Donc lorsque nous avons appris que l’on nous imposait ces élections anticipées, mon parti m’a demandé ce que je pensais faire. Comme la volonté populaire semblait pencher en faveur de ma candidature, j’ai décidé, même en étant derrière les barreaux, d’accepter ce rôle et de présenter ma candidature.

D’après vous pourquoi les élections ont-elles été avancées de plus d’un an ?
Selahattin Demirtaş : Le crédit et la popularité de l’AKP et d’Erdogan baissent chaque jour dans l’opinion. Une des raisons principales qui l’ont poussé à prendre cette décision est la situation alarmante dans laquelle se trouve l’économie. Vous le savez peut-être, avec ces élections c’est tout un changement de système qui va être mis en œuvre (avec la mise en application du régime présidentiel, tel que prévu par le référendum d’avril 2017 -ndlr). Erdogan tente donc de renforcer sa mainmise sur le pays en s’attribuant les quasi pleins-pouvoirs conférés au Président de la République par le nouveau système avant que l’économie ne s’effondre.

Candidat aux élections présidentielles en étant en prison, pensez-vous que cela renforce votre image d’opposant auprès de l’électorat et donc vos chances de peser lors du scrutin ?
Selahattin Demirtaş : S’imaginer cela revient à croire que l’on courrait plus vite avec un boulet aux pieds. Si j’étais dehors, je pourrais directement convaincre les électeurs, être en contact avec eux, et cela me rapporterait bien plus de voix que la seule sympathie que peut créer mon incarcération.

Comment va s’organiser concrètement la campagne de votre parti le HDP ?
Selahattin Demirtaş : A de rares exceptions près, le HDP n’a pas accès aux médias. Cela fait déjà longtemps que c’est le cas. Notre campagne se fait donc par le bouche à oreille, en allant à la rencontre des électeurs et en essayant d’organiser des rassemblements là où c’est possible. Nous essayons également d’utiliser les réseaux sociaux au maximum. Par le passé, nous avons déjà réussi à outrepasser ces difficultés, je suis sûr que nous y parviendrons à nouveau.

Pensez-vous remporter la majorité des voix des électeurs Kurdes ?
Selahattin Demirtaş : Oui, nous les remporterons, et bien au-delà des Kurdes, nous réunirons aussi les voix d’autres franges de la population, car les gens se détournent de l’AKP. Les Kurdes en particulier, ont vu de la manière la plus douloureuse qui soit le vrai visage de l’AKP. En s’alliant avec un parti ouvertement raciste (l’extrême-droite du Parti d’action nationaliste, le MHP -ndlr), l’AKP a perdu le soutien de ses électeurs kurdes, nous le constaterons le 24 juin. Mais le fait que ces élections se tiennent sous état d’urgence et les récentes manoeuvres de l’AKP visant notamment à déplacer les bureaux de votes situés dans les villes kurdes montrent qu’ils sont prêts à tout pour essayer de faire pencher les résultats en leur faveur. Le HDP et les autres partis d’opposition doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger les urnes et permettre que ces élections se déroulent dans de bonnes conditions.

Considérez-vous que votre parti, le HDP, a pu commettre des fautes politiques et si oui lesquelles ?
Selahattin Demirtaş : Lors de la fin du processus de paix (entre l’Etat turc et la guérilla du PKK, intervenu en juillet 2015 -ndlr) nous aurions dû prendre d’avantage d’initiatives pour éviter au maximum que de nombreuses villes kurdes soient le théâtre de combats aussi violents, qui les ont laissé à l’état de ruines. Par le dialogue et la recherche de solutions, par une politique plus courageuse, nous aurions pu faire en sorte que ces destructions n’aient pas été aussi terribles qu’elles l’ont été.

Quel est votre programme ? Quelle Turquie souhaitez-vous ? }

Selahattin Demirtaş : La Turquie a besoin d’un programme démocratique qui puisse inclure les différentes identités, cultures, croyances et langues de ce pays. Notre programme a pour objectif de démocratiser le pouvoir, en renforçant le poids du Parlement et en donnant plus de poids aux institutions locales. Economiquement, notre programme vise la croissance de la production et du secteur réel, la création d’emplois et l’assainissement d’une économie artificiellement gonflée et extrêmement dépendante des investissements étrangers. En politique étrangère comme sur la scène intérieure notre mot d’ordre est la paix. Nous entendons résoudre par des moyens pacifiques la question Kurde, qui est la principale question de la Turquie. En accélérant le processus de négociation nous comptons également faire de la Turquie un Etat membre de l’Union Européenne

Que pensez-vous des démonstrations de soutien émises par les autres partis d’opposition tel que le CHP ou encore, plus inattendu, le Iyi Parti ultra nationaliste de Meral Aksener ? }

Selahattin Demirtaş : Ces appels sont évidemment positifs et je m’en réjouis. Mais ils ne changent pas cette situation scandaleuse où un candidat doit faire campagne depuis sa prison.

En cas de second tour, appellerez-vous à une alliance de toute l’opposition ?
Selahattin Demirtaş : Nous y penserons en temps voulu. Tout dépendra de la configuration du second tour. Nous orienterons nos voix en accord avec les valeurs que nous portons et pour que la paix et la démocratie triomphent en Turquie.

Pensez-vous qu’Erdogan peut perdre et aussi pensez-vous qu’il acceptera la défaite ?
Selahattin Demirtaş : Par le passé, Erdogan, lorsqu’il a perdu les élections du 7 juin 2015, a refusé la sanction des urnes et a organisé de nouvelles élections. Le 16 avril 2017, il a en fait perdu le référendum qu’il avait organisé, il n’a “gagné” que d’une très courte tête, en se servant du Haut Conseil aux Elections, (qui avait décidé à la dernière minute, de considérer comme valides les bulletins ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote -ndlr). En réalité, Erdogan a commencé à perdre les élections depuis longtemps, mais il refuse de l’accepter. Mais c’en est assez. Cette fois il sera obligé de se plier au résultat du scrutin, il le sait et je pense qu’il le fera.