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Turquie : la justice sert à instiller la peur, selon les opposants. Bombardements turcs sur le nord de la Syrie, 18 civils tués en deux jours, selon les forces kurdes

jeudi 30 janvier 2025

La justice sert à instiller la peur, selon les opposants

Mercredi 29 janvier 2025 à 09h45
Ankara, 29 jan 2025 (AFP)

Ayse Barim s’est toujours tenue à l’écart de la vie politique en Turquie. Pourtant, lundi soir, cette agent de célèbres acteurs, réputée dans le monde des séries télévisées turques, a été arrêtée pour "tentative de renversement du gouvernement".

Ayse Barim a ainsi rejoint une longue liste de personnalités poursuivies par les autorités, ce que dénonce l’opposition qui accuse le gouvernement de se servir de la justice comme un moyen d’intimidation.

Les accusations portées contre elle remontent à 2013 et aux grandes manifestations antigouvernementales de Gezi, à Istanbul, auxquelles elle aurait, selon le procureur, "poussé" ses acteurs à prendre part. Ce qu’elle nie.
Des acteurs célèbres comme Halit Ergenc, le sultan Soliman dans la série turque mondialement connue "Le Siècle Magnifique", sont également mis en examen dans le cadre de la même enquête sur Gezi, presque douze ans après.

Pour Mehmet Esen, acteur et ex-président du syndicat turc des travailleurs du cinéma, il s’agit d’une main mise sur le monde culturel, l’un des rares domaines que l’AKP, le parti du président turc Recep Tayyip Erdogan, ne contrôle pas entièrement.

"Les artistes ont une grande influence en Turquie. En plus, ils sont en majorité dissidents. Ils prennent position contre les injustices. Il est clair que le gouvernement veut casser cela", estime-t-il.

Zone de lutte de pouvoir

Les discours prononcés lors des cérémonies dans les festivals de cinéma, ou encore les scénarios des séries turques qui battent des records d’audience, sont souvent critiques envers le gouvernement et tranchés sur les questions brûlantes qui agitent la société turque, comme les droits des femmes ou la polarisation entre laïcs et islamo-conservateurs.

"Le domaine culturel est devenu une zone de lutte de pouvoir entre l’opposition et le gouvernement", explique le sociologue Goksel Aymaz, de l’Université de Marmara, à Istanbul.

Pour M. Aymaz, même si Ayse Barim n’est pas politiquement engagée, cela n’empêche pas le gouvernement d’en faire "une force derrière Gezi".

"A partir du moment où elle est une éminente personnalité du secteur des séries, peu importe qu’elle soit politisée ou non. L’objectif du gouvernement est de redessiner ce secteur en imposant sa propre influence, dans le but de perpétuer son pouvoir", assure-t-il.

Le maire d’Istanbul visé

Dans ce but, les autorités s’en prennent régulièrement aux journalistes, aux avocats et aux élus, comme en témoignent de récentes arrestations.

Une enquête a été ouverte mi-janvier pour "propagande terroriste" contre le barreau d’Istanbul, dirigé par une équipe proche de l’opposition, pour des liens supposés avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement armé qu’Ankara considère comme terroriste.

Motif : les avocats avaient réclamé une enquête sur la mort en Syrie, fin décembre, de deux journalistes kurdes turcs dans une zone où opèrent des factions proturques.

Depuis les élections municipales de mars 2024, dix maires de l’opposition ont été arrêtés, destitués et remplacés par des administrateurs désignés par le gouvernement.

Mardi soir, trois journalistes d’une chaine de télévision d’opposition, Halk TV, ont été arrêtés pour avoir diffusé l’interview d’un expert judiciaire dans une enquête visant le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu.
Ce dernier, considéré comme le principal rival du président Erdogan, est d’ailleurs convoqué vendredi devant le procureur alors qu’il est déjà visé par de nombreux autres procédures judiciaires.

Selon des observateurs, l’enquête ciblant le secteur des séries télé pourrait aussi viser M. Imamoglu, réélu haut la main à la tête de la mégapole en mars dernier.

Le journal progouvernemantal Yeni Safak a déjà accusé Mme Barim d’avoir usé de son influence pour le soutenir.

"Le pouvoir de la justice est utilisé de manière abusive pour instiller la peur dans toutes les couches de la société. Nous n’avons pas peur et nous ne resterons pas silencieux", a affirmé M. Imamoglu sur X.
Son parti le CHP, première force d’opposition parlementaire, dénonce "un climat de peur".

"Le gouvernement tente de décourager la société civile en montrant qu’il peut neutraliser les journalistes ou les politiciens en qui elle a confiance", a estimé mardi soir le politologue Mesut Yegen, sur la chaîne de télévision privée Ilke TV.

"Il tente ainsi de prévenir tout mouvement de rue qui pourrait déboucher sur une demande d’élections anticipées".


Bombardements turcs sur le nord de la Syrie, 18 civils tués en deux jours, selon les forces kurdes

Qamichli (Syrie), 28 jan 2025 (AFP)

Dix-huit civils ont été tués en deux jours de bombardements turcs sur des zones tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans le nord et le nord-est de la Syrie, a affirmé mardi à l’AFP le porte-parole de ces forces dominées par les Kurdes.

Des combats opposent depuis fin novembre les FDS, soutenues par les Etats-Unis, à des groupes proturcs dans le nord de la Syrie, malgré des tentatives américaines d’imposer une trêve.

Selon le porte-parole, Farhad Chami, "des drones turcs ont visé un marché populaire dans la localité de Sarrine", dans la province d’Alep, "faisant 12 morts" parmi les civils mardi. Il avait donné un bilan initial de six morts.
Il a ajouté que des bombardements de l’artillerie turque sur deux autres zones avaient fait trois morts mardi et trois autres lundi, des civils également.

Les factions proturques avaient lancé une offensive contre les FDS au moment où une coalition de groupes rebelles menée par des islamistes radicaux déclenchait le 27 novembre une offensive contre les forces du président Bachar al-Assad, chassé du pouvoir onze jours plus tard.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) a indiqué que les combats entre groupes proturcs et FDS, ainsi que les bombardements turcs, avaient fait 521 morts depuis décembre, dont 56 civils.

Selon cette ONG, basée au Royaume-Uni mais disposant d’un vaste réseau de sources en Syrie, 388 membres des forces proturques et 77 membres des FDS ont péri dans ces violences.

Les FDS, partenaires des Occidentaux réunis au sein d’une coalition internationale antijihadistes, ont été le fer de lance de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI).

A la faveur du conflit syrien déclenché en 2011, elles ont profité d’un retrait des forces de Bachar al-Assad pour prendre le contrôle de vastes pans du territoire dans le nord-est de la Syrie.

La Turquie accuse les Unités de protection du peuple (YPG), principale composante des FDS, d’avoir des liens avec les séparatistes armés kurdes sur son sol et menace de lancer une opération militaire contre elles.